La CCC par Pascal CHIFFOLEAU
Ultratrail autour du mont blanc : une aventure humaine et sportive.
Pour vous écrire un petit récit suite à ce périple, ce sont les mots aventure ou bien voyage qui
me viennent.
En effet, pour réaliser une aventure ou un voyage, il faut remonter en amont du jour de
l’épreuve: cette lente et longue préparation d’années de pratique du sport qui permettent
d’envisager graduellement de se confronter à des difficultés plus importantes.
Ces dernières années, je dois plus particulièrement à Luc de m’avoir motivé pour
revenir sur des épreuves de trail long et d’avoir effectué (difficilement ) un retour au niveau
pour Guerledan, puis le marathon des burons, les 50 Km de Mervent, les 52 km du Gruissan
phoebus trail.
Et puis, nous nous étions inscrits aux Templiers 2009, mais je me suis désisté en
Septembre. Conscient de la dette sportive et amicale, j’ai alors proposé à Luc de nous engager
sur la CCC (98 km , 5600 mètres de dénivelé, entre Italie > Suisse > France). Il nous restait
pile un an de préparation pour hisser le niveau du trail long à l’ultra-trail.
L’aventure commence pour moi à ce moment de grande incertitude sur la capacité à
accomplir cet objectif et avec la mise au point d’une stratégie de préparation dont l’essentiel
consistera en:
1- s’entraîner plus en se fatiguant moins
2- D’où: une pratique multisport ou j’ai augmenté les sorties et surtout les distances en
vélo, et surtout l’introduction de la marche audax et de la marche à allure libre avec
des sorties de 30 à 100 km. Introduction de travail en musculation avec renforcement
des principaux groupes musculaires sollicités par la course, la descente et aussi le
gainage, les bras qui actionnent les bâtons.
3- Supprimer la dernière cigarette
4- Perdre les kilos superflus accrochés depuis une huitaine d’années.
Finalement les semaines se sont égrainées effectivement sans trop de fatigue, avec une
moyenne de 5 entraînements semaine et parfois 6-7-8. À 8 entrainements semaine, la
fatigue et risque de blessure arrivaient, mais au fil des mois je constatais que l’organisme
assimilait de mieux en mieux la charge d’entraînement, comme si il y avait un énorme
décalage entre 3 et 5 entraînements par semaine.
Il y a eu ce 100 km de marche audax aux Herbiers sous le froid, le vent et la pluie. Un
gros atout psychologique de l’avoir effectué comme un entraînement et sans renoncer aux
entraînements de la semaine, un terrain d’étude indispensable pour la prevention des
ampoules qui surviennent au bout de douze heures d’effort, la traversée de la nuit, le choix du
matériel. Et puis je ne savais pas que la météo de fin Mars allait ressembler à ce point à celle
du tour du Mont Blanc……..
L’entraînement à la marche rapide c’est aussi le temps nécessaire pour acquérir un
geste de marche spécifique, fluide et dynamique et d’arriver à de longues marches sans
survenue de douleurs dans les jambes ou les fessiers.
Enfin, cette année de préparation était déjà en soi toute une aventure riche de
redécouverte dans la pratique sportive, alors j’étais déjà comblé par cette preparation et
envisageait sereinement le risque d’un abandon le jour de la course.
Côté diététique, il y a eu la perte de 7 Kg, puis en affinage final, le régime sans résidu
les trois dernières semaines (très utile), la charge en glucide allégée les trois derniers jours
contrairement au standart habituel puisque trois semaines à base de féculents étaient suffisants
et qu’il s’agit de mettre l’intestin au repos.
Et le choix stratégique que je renouvellerai systématiquement et qui consiste à partir
avec suffisament de sachets de poudre et de barre énergétique = un sacrifice sur le poids au
départ, mais la garantie d’un apport énergétique suffisant, constant et avec des produits déjà
testés et bien tolérés au niveau digestif. Et puis plus tu avances, moins il en reste dans le sac
qui s’allège. J’ai vu depuis que certains ultras demandent aux conccurents d’être autonomes
pour ces produits, et sur notre course ils n’étaient pas présents sous la forme poudre à mettre
dans les bidons.
Autre détail diététique, c’est l’achat de quatre rations hyperprotidiques “renutril sans
lactose” avec 600 calories de protéines facilement assimilable par bidon de 300 ml = une au
petit déjeuner le jour de la course, une dans le 3° bidon sur le sac pour le “repas” Durant la
première partie de la course, une entière à la pause de Champeix et la quatrième dans ce 3°
bidon pour soutenir l’effort en nocturne. Ce choix est étayé par la lecture d’un article dans la
revue “ultrafondus” qui insiste sur les besoins d’apport protidique, durant les épreuves de
longue durée car le système neuro-musculaire aurait des besoins importants en acide aminé
qui pourraient être prélevés sur le stock de l’organisme pendant l’effort, ce qui est
préjudiciable.
Et nous voici à Argentière près de Chamonix le 22 Août, objectif =repos et séjourner
en altitude avec un minimum d’efforts……
Aller chercher tranquillement son dossard la veille en vérifiant bien la météo du lendemain,
on ne sais jamais….. on a peur de rien sauf que le ciel nous tombe sur la tête.
Et puis le grand départ serrés comme des sardines juste à côté de la ligne ou personne
ne veut reculer, avec pas mal d’émotion et une pluie d’orage, un peu de folklore les trois
hymnes nationaux et cette foule de sportifs de 56 nationalités avec déjà quelques échanges
furtifs et amicaux
Et nous voilà partis dans le grand troupeau des 1800 participants, 59 nationalités. Un
début roulant sous la pluie d’orage, le corps surchauffé sous la veste imperméable que nous
choisissons d’enlever rapidement. Les 27 premiers kilometres nous destinent à deux
ascensions importantes avec la tête de la torche à 2400 mètres d’altitude. Le long cordon des
coureurs s’étire loin vers le haut, bien que nous soyons partis devant. Le terrain nous confirme
bien l’idée que l’on se faisait de devoir alterner la marche rapide et la course lente…
Bien que les nuages bouchent le paysage, nous aperçevons des alpages, des morceaux
de glacier, de vallées. Finalement les descentes se font plutôt en courant, bien qu’elles soient
raides, particulièrement celle vers Arnuva. Je crois qu’avec Luc nous aurons passé plus de
temps que nous l’avions imaginé aux ravitaillements, sans doute par le souci de tout prévoir,
comme un fond d’inquiétude, de doute face à l’épreuve et face à la météo. Et à Arnuva, il y
avait un tel monde, une telle ambiance que nous nous sommes laissés tentés de rester un peu
plus. Je crois que c’est ici que nous avons rétrogradé de la 400° à la 700° position….
Puis, voici la plus grande et longue ascension, celle du grand col Ferret. Elle coïncide
pour nous avec une éclaircie, les paysages s’offrent au regard, le terrain est classique pour une
montée peu rocheuse dans des traces parfois multiples, assez régulières. L’entraînement à la
marche rapide avec bâtons me permet d’avancer rapidement et de toujours dépasser pas mal
de conccurents, jusqu’à avoir 3-4 minutes d’avance au sommet sur Luc qui lui, descend plus
vite. Aussi, nous nous attendons parfois…en haut ou en bas!
Durant cette partie de la course, nous nous trouvons à la hauteur d’une conccurente
portant maillot et accent argentin, domiciliée dans la vallée. Elle court avec un bras cassé
depuis 5 jours, porté en écharpe. Visiblement elle faisait partie des favorites et n’a pas voulu
renoncer à sa course.
Sa vitesse et sa dextérité dans les descentes nous en disent long sur la difference qu’il
y a entre nous et les meilleurs du peloton…..
Après le grand col Ferret , nous avons le long val Ferret avec une vingtaine de
kilomètres pour trottiner et courir toujours sous la pluie, après les italiens ce sont des suisses
qui nous encouragent, un public vraiment chaleureux. Cette portion un peu monotone, avec
une grande partie goudronnée est sans doute en grande partie escamotée par le mauvais temps
qui nous prive des paysages.
Alors je pense surtout à l’arrivée à Champeix , à 55 Km, arriver suffisamment frais et
réorganiser les vêtements, le sac pour aller vers la nuit, puisque nous arriverons finalement en
plus de 9 heures à cette étape intermédiaire.
Enfin, la fin du val Ferret et la montée du col vers Champeix le lac, un magnifique
chemin dans la forêt, avec par ci–par là des sculptures naturalistes sur bois fixées sur des
troncs d’arbre, je fais cette montée en compagnie d’un “ultra-trailer” des montagnes
savoyardes, à vive allure de marche et quelques relances en courant.
Françoise est présente sous l’immense tente de Champeix. Ici il faut se hâter avec
lenteur, mettre un maillot sec, le changement de chaussette…. Oui mais, en enlevant la
chaussette c’est tout le strapping qui s’arrache, il faut sortir tout le matos, redécouper tout les
bouts à mettre à la cheville, sous les métas, aux orteils. Boire, manger. Et Luc arrive peut-être
dix quinze minutes après moi, exténué, tremblant. Je ne comprend pas ce qui lui arrive, nous
courions ensemble en bas du val Ferret, avions remis ensemble notre veste imperméable.
C’est un moment tragique, ce laps de temps de souffrance, déception, indécision.
Finalement avec Françoise nous l’aidons à prendre la difficile décision de ne pas repartir,
supposant qu’il a fait une “hypo” par insuffisance d’apport énergétique.
Et puis, il nous reste seulement 44 Km mais ils sont plus durs, avec la nuit. Un
connaisseur prédit une durée de onze à douze heures pour les parcourir.
Alors, je repars seul, avec ce sentiment de tristesse et de solitude sous la pluie, avec le
froid, l’obscurité qui gagne déjà, l’humidité des vêtements car pas si bien protégé par une
veste pas aussi technique que les conditions météo l’auraient exigé. D’ailleurs au bout de 300
mètres je m’arrête sous un arbre au bord du lac de Champeix pour me mettre un vêtement
supplémentaire et sortir les frontales. (une au front, une dans la main droite).
Les trois kilometres suivants peuvent se faire en courant…..surprise ! D’avoir les
jambes d’attaque pour courir !
S’engageant sur une pente qui se durcit, le chemin se rétrécit, l’obscurité gagne. Les
lampes frontales s’allument, la pluie s’intensifie. Les vêtements mouillés, le corps humide, il
est certain qu’en montant le froid va pénétrer. J’ai l’impression que je vais être obligé
d’abandonner d’ici quelques heures à cause du froid, alors que tous les voyants sont au vert
par ailleurs.
A ce moment, je décide que je ne lutterai pas contre le froid, j’abandonnerai avant
d’être transi. C’est aussi à ce moment que je choisis de me centrer sur ma méditation, mon
auto-hypnose : essentiellement centré sur la disponibilité à l’instant, la perception de toutes les
manifestations corporelles, sensorielles ou mentales, sans en saisir aucune, les ressentir et les
laisser passer. En attendant, c’est la longue montée très difficile, très technique vers le col de
Bovine. Des hautes marches rocheuses, des trous des bosses, des flaques, des roches
glissantes, des ruisseaux devenus des torrents avec les gués submerges. Et puis, la magie de la
nuit qui s’installe avec une relation différente à l’environnement et aux autres coureurs, des
échanges souvent brefs mais tellement chaleureux et solidaires. Avec une pente à 20-25 %, on
a beau se presser, on avance pas vite. De toute façon, depuis le départ j’ai du regarder ma
montre deux fois et ça m’intéresse de moins en moins. Je ne suis plus inquiet du temps qui
passe, je suis en train de savourer chaque instant, chaque pas, chaque rencontre. Ce
montagnard qui me demande pourquoi j’ai deux lampes. C’est grace à Jean-Claude Roy, qui
nous avait expliqué que c’était la meilleure façon de ne pas se casser la figure, la lampe au
poignet éclaire juste le mètre qui est devant tes pieds. Et ça t’évite de baisser la tête pour
regarder devant tes pieds, sur la durée les flexions du cou, ça fait mal au cou aux épaules.
Bovine ! On sait qu’on y arrive parce qu’il y a moins d’arbre, plus de vent, tu te fais
cingler par les rafales et la pluie, la pente devient moins raide, tu longes une prairie avec des
ornières pleines d’eau.
Voilà la tente, battue part le vent, remplie de participants en escale. Un moment
inoubliable ou deux jeunes femmes bénévoles nous demandent de nous foutre à poil !
Seulement le haut rajoutent t’elles……. “vous aller enfiler la couverture de survie à même la
peau et vous remettrez vos vêtements mouillés par dessus”. Je ne sais pas enfiler une
couverture de survie ! Elle me dit qu’il faut faire un trou pour la tête, je lui passe ma
couverture pour qu’elle montre aux autres, on se serait cru à bord d’une embarcation en haute
mer avec risque de naufrage, vu l’ambiance climatique, sonore etc…
Une fois revêtu de la sorte, un café une soupe chaude vermicelle avec des tucks
(biscuits salés), coca Vichy et le plein des gourdes avec le sachet de Maxim. C’est reparti
pour l’aventure.
Oui mais, avec la couverture de survie sur la peau c’est plus pareil. C’est la grande
forme, le grand confort. A ce moment, vu que j’avance vite et bien en courant lentement et en
marchant vite, aucune douleur, je me dis que je suis certain d’arriver à bon port. En tous cas
physiquement.
Mais à Bovine, on nous a annoncé l’annulation de la grande course (UTMB) et de la
course de 105 Km (sur la trace des ducs de Savoie) à cause d’une coulée de boue dans le Sud
du massif.
Arrivée au col de la Forclaz, puis à Trient sans encombre, des spectateurs
sympathiques sont encore présents, aussi des bénévoles. Depuis le début je ne sais pas
combiens de mains j’ai tapé amicalement au bord du chemin, tu as envie de remercier tous les
gens qui te témoignent sympathie et encouragement à une heure aussi avancée et par un aussi
mauvais temps.
On se restaure un peu, et je m’aperçois encore en écrivant que nombreux sont ceux qui
prennent un peu de temps, pas à cause de la fatigue en ce qui me concerne, mais c’est une
sorte de lieu unique ce moment sous la tente. Tu as aussi envie d’en profiter. Et puis, quand
tous les niveaux sont faits, tu repars. Le col suivant m’a semblé plus facile que le précédent.
Un chemin plus régulier ou je peux dérouler une marche rapide, quelques foulées éparses.
Parfois je marche avec quelqu’un qui va à même allure, la plupart du temps je dépasse des
petits groupes qui marchent plus lentement. Mais on ne double pas ou on veut, le passage est
souvent étroit entre roche et fossé. Au col de Cartogne après 700-800 mètres de dénivelé, je
ne me souviens pas m’être arrêté, ou juste boire un verre. Déjà je m’imagine faire une étape
très rapide à Vallorcine, dernier village étape avant Chamonix.
Je suis bien concentré, le physique disponible , fluide, dynamique. Il y a eu un
moment d’environ un quart d’heure avec une discrète envie de dormir, parfois de légères
tensions musculaires que j’ai regardé passer dans ma méditation et en ajustant la foulée.
J’ai une envie d’en découdre, et je savoure avec pas mal de satisfaction le fruit d’une
année intense de préparation.
La descente sur Vallorcine est lente, longue, plutôt facile côté chemins qui sont parfois
larges et glissants, mais je ne cours pas trop puisque j’arrive à marcher quand même vite en
descente et que je sais qu’il faut économiser les quadriceps qui ne sont pas inusables.
Les lumières de Vallorcine dans la pluie et le brouillard, à 4 heures 30 du matin, une
petite glissade sur les fesses dans cette boue généreuse. Et ce bénévole flegmatique qui
marche dans la montagne et qui te félicite, t’encourage et te dis que la course est finie.
Un deuxième monte aussi sur le chemin qui te dit que la course est finie, tu as
l’impression qu’il se sont donnés la peine de venir annoncer cette nouvelle avec précaution et
gentillesse. Arrivé à la tente, on nous explique effectivement la neutralisation de la course en
raison des intempéries: dans le dernier col “la tête aux vents”, la crue des torrents submerge
des passerelles et expose les concurrents à s’engager sur des rochers glissants avec risque de
chute mortelle.
La décision me semble tellement sage, pour la plupart nous nous sentons solidaires des
organisateurs et bénévoles qui ont subi durement les conséquences du mauvais temps et ont
fait tous preuve d’une grande compétence.
J’aurais donc parcouru 81 Km avec 4800 mètres de dénivelé positif et négatif en 17
H40 pauses comprises, en forme hormis une légère tension dans les quadriceps, il me reste à
appeler Françoise et Luc qui se trouvent au gite d’étape La Boerne à Côté du col des Montets
tout proche. Ils arrivent 15 à 20 minutes après. Je suis heureux de les retrouver, de voir Luc
regaillardi et dans l’acceptation de son arrêt prématuré. Un peu consolé par ce mauvais temps
qu’il n’aime pas trop et par cette neutralisation de la course.
Je réaliserais seulement une semaine plus tard que j’aurais pu, sans difficulté, aller
jusqu’au refuge et me coucher sans réveiller personne, puisque qu’il y avait cinq kilometres
sans danger particulier.
Le soir de ce Samedi , après une nuit blanche (couché à 5 heures, les premiers
marcheurs se lèvent à 6), une sieste bienvenue, cuisses quand même raides, nous dégustons
une crôute savoyarde avec des trompettes de la mort offertes par le cuisinier (une semaine sur
place nous a permis de sympathiser avec le personnel du refuge), et avec un cèpe de Bordeaux
que j’ai ramassé en me baladant dans la forêt. Nous dégustons cet excellent plat avec un petit
blanc de Savoie.
Le beau temps est revenu, le lendemain nous rentrons sur Pouzauges avec cette
question métaphysique en tête du genre “to be or not to be” = “finalement , allons nous encore
nous attaquer à ce genre de difficulté ?”
La réponse, c’est certainement, sous réserve d’une bonne préparation, dans un endroit
où la nature est belle. Pour la météo on verra plus tard.
Pascal
